dimanche 10 juin 2018

Une aventure indienne 2

Wagon-lit au Kerala
Le jour de mon atterrissage à Bengalore, à la tombée de la nuit, la voiture s’insère dans le flux continu mais parfaitement maîtrisé de la circulation sortant de la ville. Il doit bien exister quelque part un guide pratique du klaxon, une sorte de langage, adaptable selon les cultures (en Suisse on est muet !). Le klaxon comme une manifestation de la hiérarchie routière peut-être ? Pas de vélos ici, c’est tout simplement pas possible. Des scooters et des motos surtout, en compétition avec les voitures, les bus et les camions. Nous traversons des marchés avec, par exemple un secteur de vendeurs de mangues de différentes grandeurs et variétés sur plus d’un kilomètre sans presque aucun acheteur ! Nous ignorons au passage des temples hindous aux couleurs pastels et scupltures jouant leur légendre sur les pentes de leur toit ; des échoppes scintillantes ; des chariots fumant leurs grillades ; d’étroites ruelles où la chaussée en déliquescence affleure les flaques brunes. Et nous voilà à la gare principale de Bengalore. 

Ah, ces diables de représentations ! Je m’imaginais, traversant la foule d’un hall immense aux allures de Pékin et je me retrouve traversant les voies, à la façon de la banlieue de Moscou, tirant ma valise en sachant bien « qu’un train peut en cacher un autre ». En  fait, on a choisi un parking précédant l’entrée principale de la gare pour pouvoir y laisser la voiture quelques minutes. Arrivés sur le quai voulu, nous cherchons notre wagon sous le regard curieux de ceux qui mangent, ou somnolent, ou jouent ou attendent sur les bancs de pierre. Nous avançons en évitant les chargements téméraires des chariots de colis divers et les éclaboussures de ceux qui se lavent aux nombreux bassins de pierre à disposition de tous ici.


A l’intérieur du wagon, la climatisation est « à coins », il ne doit pas faire plus de 16°. Tous les rideaux sont fermés. On les écarte pour trouver notre couchette. Sous le siège, juste la place pour trois grosses valises et un grand sac rempli de mangues (cadeau des Sr de Bengalore à celles de Calicut) . Je prends celle du haut, en face d’un Indien, la 40aine, qui lit un livre de prières en anglais. En bas, Sr Merrina et une Indienne de mon âge. A disposition de chaque passager, posé sur une lourde couverture brune, un sac de papier contenant 2 draps blancs et une serviette éponge. A chaque extrémité du wagon : des toilettes : à gauche,  «2 Indian style » (celles où l’on s’accroupit) et à droite, 1 « Indian style » et 1 « Européen style ». Tout est en fer et dans chacune une douchette pour la « petite toilette »  et un lavabo. C’est vieux et spartiate mais tout est propre et tout fonctionne. En face d'un évier juste à l'entrée du wagon, la couchette rabattue du surveillant. Avant le départ du train, on est interpellé par les offres du va et vient incessant des vendeurs de thé, café, et différents mets. 

Le contrôleur ne demande pas notre billet, il ne veut voir que la carte de crédit avec laquelle la place a été réservée. Le wagon est silencieux. Il y a des bébés et de très jeunes enfants. Tout le monde dort. Au réveil, les palmiers scintillent sous leur glacis brillant d’eau, les rizières sont partiellement inondées et sur les sentiers qui pénètrent la forêt (« ça, ça n’est pas la « forêt » ! me dit Sr Merrina) des saris aux couleurs éclatantes trébuchent dans la boue.

Parti à 20 h. sous un ciel clair et à l’heure, le train arrive à Calicut à 9 h.30 dans la moiteur d’après l’averse et avec une heure de retard. C’est la Sr directrice de l’école qui vient nous chercher avec leur chauffeur. De grands linges éponges recouvrent les sièges des voitures : ici on transpire, sans odeur, et on sait maintenir un certain confort !
Vue de la gare de Calicut (Kozhikode) Kerala

jeudi 7 juin 2018

Une aventure indienne 1

 
La maison provinciale à Bengalore
Une aventure indienne  1
C’était en janvier dernier. Elles cherchaient une volontaire pour donner un cours de French Through English dans leur Institut of Management and Fashion Design à Calicut( Kozhikode) au Kerala. 

Après trois mois d’intense préparation et plus de deux cents slides (diapositives) Keynote (PowerPoint) enregistrées dans un nouveau dossier (Inde) ; un dictionnaire et des livres d’exercices, dans le sac à dos, je fais face au fonctionnaire de la douane de l’aéroport de Bengalore. En lisant l’adresse de mon futur lieu de séjour, son scepticisme est évident quant au choix de mon  visa (touriste individuel) : un institut de formation et, en plus, appartenant à une congrégation religieuse catholique. Après l’intervention (divine ?) d’un deuxième fonctionnaire, plus conciliant, je suis admise sur le territoire indien.

Pour moi, un endroit, où qu’il se trouve dans le monde, s’identifie tout d’abord à son odeur. Par exemple, quand on quitte Châtel-St-Denis en direction de Bulle, de Fribourg, ça sent les vaches et parfois, les foins. Ici, à Bengalore, c’est tout d’abord l’air pollué par la motorisation et une odeur d’égoût, de toilettes à « ciel ouvert » alors que les bouchons entravent notre progression au cœur de la mégalopole. 
Dès qu’on pénètre dans l’enceinte du couvent, c’est le parfum des fleurs émanant des centaines de pots qu’elles ont disposés tout autour des murs.
Puis dans la chambre, des senteurs d’épices comme nulle part ailleurs, alors qu’elles préparent le repas dans la cuisine de l’autre côté de la cour intérieure.
Ensuite, cet ailleurs se définit aussi par des sonorités différentes. Dominant le vacarme des enfants dans la cour de l’école primaire voisine, le grondement continu de la circulation routière et l’appel ponctuel à la prière du minaret voisin, des chants d’oiseaux inconnus, chants qui ressemblent parfois au cri de certains singes.
Enfin, l’endroit se colore : des ponts soutenus par des piliers peints en bleu, le jaune et vert des motos-taxis, les saris somptueux des passagères de motos, le vert luxuriant des arbres repoussant le gris-beige envahissant des immeubles.
Downtown Kochi

Quelles soient africaines ou indiennes, les chambres des hôtes de la communauté sont toutes pareilles : une entrée avec fauteuils et table basse, une chambre avec un lit, une armoire et une table en bois massif ; des barreaux aux fenêtres  (en verre dépoli à Calicut), le sol en granit lisse (de la moquette ici) ; une salle de bain avec grille d’évacuation au sol, un lavabo et un miroir, un robinet en plus contre le mur et un grand seau auquel est suspendu un petit pot pour se doucher. Autre singularité d’ici : pas de moustiquaires aux fenêtres ni sur le lit. Il faudra s’y faire !!! 
Partout une atmosphère de semi-obscurité (rassurante car on ne voit pas les insectes éventuels !), mais atmosphère de confinement aussi : l’extérieur  se manifestant uniquement à l’ouverture de la porte principale.
Quant à l’accueil : partout elles sont « aux petits soins »,  se « mettent en quatre » pour nous. Ici, à Calicut, la chambre est immense avec un grand frigo et même une machine à laver à la salle de bain. Il faut dire que cette chambre-ci était destinée à d’autres personnes en lien avec le collège. Ce matin, une des religieuse est même allée acheter une bouilloire pour que je puisse faire mon Nescafé de l’après-midi dans la chambre !

Avec le fracas de la mousson… j’hésite entre la soufflerie du climatiseur ou le chuintement rapide des grandes ailes rafraichissantes au plafond. Malgré la chaleur insistante, c’est décidé : jusqu’au soir, je donne la parole à la pluie. 

Le portier à Bengalore

dimanche 13 mai 2018

Randonnée au Vanil de la Monse à Charmey

Vers la Bourlandia / Charmey 
Randonnée au Vanil de la Monse

Au bord de la Jogne, les rives arborées sèment leurs feuilles d’or dans le courant. Vêtu de sa pelisse blanche, un lama observe, immobile, les promeneurs, de son air de petit garçon songeur. Face, profil droit, profil gauche, il pose pour la photo.

A la Bourlandia, le sentier débute le long du pâturage. Sous le toit de la mangeoire, déjà quelques bottes de foin en prévision de l’hiver. Puis très vite, c’est la forêt et le petit ruisselet qui chante dans les éboulis. On le franchit sur une dalle posée sur des piliers de béton reliés par deux sections de tronc d’arbres. A droite et à gauche un muret moussu, comme si l’on marchait sur les ruines d’un petit barrage très ancien. Une barrière de deux planches juxtaposées et fixée sur des tiges de fer fichées dans le béton assure le passage. Et très vite, un escalier de bois, par intermittence, creusé dans la pente jusqu’à  une petite échelle de fer qui franchit le rocher .

Un peu plus haut, une esplanade. Est-ce là ce qu’on appelle « le Belvédère » ?  Une vaste clairière,  deux tables de pique-nique protégées par un toit de planches, un foyer de pierres blanches à même le sol, encerclé de trois sièges de rondin. Distrait, on perd son chemin.

Il faut s'en détourner et regarder vers le haut, la marque blanche et rouge se distingue à peine sur le pied d’un arbre. Le sentier hésite entre les vieilles souches, les racines et les roches dans la pente abrupte. En alternance, à droite et à gauche, l’escapement se fait plus menaçant. La tapisserie de feuilles mortes et d’aiguilles de sapin suspendue au raidillon embrouille le sentier. La marque se fait plus fréquente, plus nette aussi.

Le bourdonnement de la vallée éloigne le crépuscule. Le soleil jaune illumine Charmey et recouvre d’un lavis d’or les pentes de Vounetz. C’est l’heure chaude de la mi-automne.
Le sommet du Vanil de la Monse se dérobe au regard inquiet. Que sera la descente? Où est-il? Comment est-il ce sommet ? Est-ce ce gros rocher, cette dent  sortant de la machoire de la crête ? 
Pas encore. Le sentier s’y cache puis réapparaît, escaladant la crête infinie. Quelques zigzags encore. Le chemin s’éfile au nord de la paroi rocheuse. Un pâturage surgit à gauche, rassurant : une surface de repli si la fatigue… si l’orage...

Le sentier  séducteur s’obstine. Encore quelques mètres et… Mais oui, c’est là le sommet, ces quelques pas à plat sur la crête dissimulée par la cime des sapins et, en contre-bas, des planches disloquées et deux bancs de bois bientôt enfouis dans les herbes et les ronces.
 
Vanil de la Monse / Charmey
La descente s’annonce plus aisée. Mais le sentier s’évanouit dans le pâturage distingé auparavant. Au loin un chalet d’alpage silencieux. A droite en contrebas un large bassin, drainage du marécage ? Sur la crête, entre les deux, un panneau indicateur.  Pour bénéficier de la lumière du couchant la flèche  indique « La Monse par le Gîte du Bâ »,. La pente est rude, rythmée par les escaliers des vaches. Les repères blancs et rouges sont rares jusqu’à la forêt.

Là, la pente boueuse est labourée par les troupeaux. Trois chèvres brunes donnent un concert de clochettes en jouant à cache cache dans les arbres. Un nouveau pâturage et, à ses pieds, le Gîte du Bâ. Le sentier s’en détourne attiré par un portail de feu sur sa  droite. Un chemin roux entre les troncs noirs et le feuillage rouge et or conduit au royaume d’Octobre. Dans sa douve le torrent scande son nom : Mo…té…lon… Mo…té…lon… Au sortir du domaine, sa ferme sur le plateau de la Monse. Un chemin vers l’arrière à gauche pour une vision de près du torrent. La route qui passe par le Petit Liençon et la Grange Neuve esquisse le portrait de Charmey en rouge anglais.

La ballade se termine au milieu des jeunes endimanchés attirés dans la cour de l’école par la musique sortant de la halle rayée bleue et blanche. C’est demain la Bénichon et la Course des Charettes.                     
Plateau de la Monse / Charmey
Le 10 octobre 2015 


samedi 6 janvier 2018

Internet ou l'invasion barbare

Alessandro Baricco, écrivain italien contemporain a écrit et publié un essai sur la mutation de civilisation engendrée par Internet, Les Barbares, écrit en italien en 2006 et publié chez Gallimard en 2014. Peut-être que certains d’entre vous l’ont lu. Pour écricre ce texte que je qualifierais de  sacrilège, iconoclaste ou hérétique mais salutaire, l’auteur prend de la hauteur et observe le phénomène de loin dans sa généralité. Ce point de vue me permet de prendre la mesure de mes observations de « vierges effarouchées » sur des changements constatés là, pas plus loin que le bout de mon nez.

Quels arguments  faut-il utiliser pour vous convaincre de lire cet ouvrage ?
Alessandro Baricco est un écrivain qui raconte des histoires captivantes mais surtout, il utilise un langage simple, court, léger, efficace et d’un charme si subtil que je n’ai encore jamais rencontré quelqu’un qui m’ait dit ne pas aimer ces livres. Ceux d’entre vous qui ont lu son petit roman Soie en savent quelque chose.
Dans Les Barbares, l’humour et la bienveillance avec lesquels l’auteur nous fait suivre ses réflexions ne peuvent que vous séduire.
Son analyse de la mutation à laquelle nous sommes confrontés n’est jamais pessimiste. Je la trouve même particulièrement « soulageante », si ce n’est revigorante. Ce qui est bienvenu dans l’atmosphère mortifère enveloppant habituellement le thème du changement de civilisation.

Impossible de résumer un tel ouvrage car c’est avant tout son style qui fait son charme. Voici quelques exemples du basculement auquel on assiste: la profondeur est remplacée par la surface, le progrès par la différence ou le pas de côté, l’effort, par la vitesse. Avant, les valeurs étaient à rechercher dans les origines, l’authentique (avec leurs risques : nationalisme par exemple), alors qu'aujourd'hui on les trouve dans  le spectaculaire (avec ses risques : le tout et n’importe quoi commercial par exemple), etc.  Difficile, le choix d’une citation. J’ai choisi deux comparaisons : celle avec la révolution de l’imprimerie, et celle qui concerne la notion du savoir.

« Je sais, il y a une objection de taille : ce qui se trouve sur la Toile, si énorme celle-ci soit-elle, n’est pas le savoir. En tout cas, pas tout le savoir. Bien qu’elle corresponde souvent à une certaine incapacité à se servir de Google, cette objection est sensée. Mais ne vous faites pas d’illusions. Pensez-vous que ce ne fut pas la même chose pour l’imprimerie et Gutenberg ? Vous représentez-vous les tonnes de culture orale, irrationnelle, ésotérique qu’aucun livre imprimé n’a jamais pu contenir ? Y pensez-vous, à tout ce qui a été perdu parce que ça n’entrait pas dans les livres ? Ou à tout ce qu’on a dû simplifier, voire dégrader, pour réussir à en faire de l’écriture, du texte, un livre ? 
...
 Ce que Google enseigne, c’est qu’il y a aujourd’hui une quantité énorme d’humains pour qui, chaque jour, le savoir important est le savoir capable d’entrer en séquence avec tous les autres. Il n’y a quasiment pas d’autre critère de qualité ni même de vérité, car ils sont engloutis par ce principe unique : la densité du Sens est là où le savoir passe, où le savoir est en mouvement, tout le savoir sans exclusion. L’idée que comprendre et savoir signifient pénétrer en profondeur ce que nous étudions, jusqu’à en atteindre l’essence, est une belle idée qui est en train de mourir. Ce qui la remplace, c’est la conviction instinctive que l’essence des choses n’est pas un point mais une trajectoire, qu’elle n’est pas cachée en profondeur mais dispersée à la surface, qu’elle ne demeure pas à l’intérieur des choses mais se déroule hors d’elles, là où elles commencent réellement, c’est-à-dire partout. »


Mais Alessandro Baricco n’est pas un naïf  qui nage dans un océan d’optimisme sans écueils et sans limites. En écrivant cet essai, il veut nous montrer que la mutation est inéluctable et qu’elle comporte des risques. C’est pourquoi, au lieu d'accorder presque tous les moyens éducatifs, culturels et financiers pour faire durer l’agonie d’une civilisation qui se meurt, il faut les consacrer à accompagner le plus intelligemment possible celle qui vient de naître.

dimanche 31 décembre 2017

Ma découverte de l'Amérique 5 (The End)

Boston Common Pond
C'était il y a presque un demi-siècle...

A mon retour en Suisse je reprendrai les études malgré les offres alléchantes envoyées par mon ancien employeur jusque dans ma retraite au Vermont. Et quelques années plus tard, mon diplôme d’infirmière en poche, je retournerai aux Etats-Unis avec Pierre, mon mari,  à Boston cette fois pour  chercher du travail. Mais en vain, car, malgré mon très bon score au TOEFEL (Test Of English as Foreign Language) je n’obtiendrai pas le permis de travail faute d’avoir passé en Europe l’examen appelé communément « Philadelphia » (RN/LPN Licensure by Examination for Foreign Graduates) requis pour l’exercice de ma profession là-bas.

Cependant les deux mois que je passerai de façon indépendante dans cette grande ville me feront découvrir d’autres aspects de la vie quotidienne dans ce pays : la quasi impossibilité de faire un transfert d’argent entre grandes banques depuis la Suisse (déjà alors…) la vétusté des installations dans les appartements (alors même que j’habite dans un beau quartier du centre ville), la saleté des arrières-cours, la méfiance envers ses voisins comme envers les policiers. Mais aussi, les innombrables possibilités offertes à tous de prendre des cours dans tous les domaines possibles avec à la clé un beau diplôme imprimé prêt à être encadré.

C’est alors que je réaliserai que cette ouverture, cette invitation à se former qui veut montrer que là-bas tout est possible (American dream) est en fait un marché mais surtout  un leurre. Car les seules formations de valeur sont impayables pour la grande majorité de la population.  Depuis ce deuxième séjour, je ne parviens pas à prendre au sérieux ce qui vient des Etats-Unis et cela dans tous les domaines : ça fait « amateur », ça fait « bricolé », « cheap ».  De plus, maintenant que nous sommes pris dans La Toile (the web), la méfiance s’y est ajoutée.


Pourtant l’amour de la langue américaine m’attache à jamais aux Américains en tant qu’individus. C’est un amour inconditionnel difficile à expliquer. A chaque fois que j’ai l’occasion d’entendre la langue américaine, de la parler, c’est comme un cadeau sans cesse renouvelé.